Aujourd’hui c’est vendredi et c’est trolldi.
Alors allons-y…
Le 9 juillet 2026, le Parlement européen qui, comme chacun sait, n’œuvre que pour notre bien (humour noir…), a validé la prolongation de « chat control » suite à un vote très controversé. En effet, la demande de rejet a recueilli 314 voix favorables, contre 276 voix défavorables et 17 abstentions. Une majorité relative des eurodéputés s’est donc exprimée contre le texte. Mais celui-ci était examiné en seconde lecture, une configuration qui exige une majorité absolue de 361 voix pour être rejeté. Faute d’atteindre ce seuil, la proposition a été adoptée…
Voilà donc la méthode de fonctionnement antidémocratique du Parlement européen !
Pour en revenir à ce texte, pourquoi fait-il polémique ? Tous simplement, celui-ci autorise les grandes plateformes comme Meta, Google ou Microsoft (et autres…) à scanner « volontairement » nos communications pour y détecter des contenus pédocriminels. Ce texte qui fait polémique depuis des mois avait été enterré en mars 2026, à une seule voix près. Il avait alors expiré début avril, sans remplacement. Il aura tenu trois mois avant de revenir.
Donc, sous le fallacieux prétexte de traquer de sinistres individus pédophiles (que, de toute façon, on sait déjà traquer, le seul problème étant que la justice n’a pas suffisamment de moyens pour traiter correctement ces affaires1), on va surveiller 99,999 999 999 % de la population qui n’a strictement rien à se reprocher.
Quoiqu’avec les nombreux faux positifs qui sont repérés à tort par les intelligences artificielles chargées de surveiller tout ça (environ 80 % quand même2…), ces dernières vont bien trouver à faire inculper des innocents, tel ce père américain qui, lors d’une téléconsultation avec le pédiatre chargé de suivre son fils, lui a envoyé des photo de certaines parties intimes de son fils pour confirmation de diagnostic. Non seulement Google lui a supprimé son compte, mais a aussi prévenu la police3 !
Comme le dit cette citation attribuée à Armand Jean Du Plessis, cardinal de Richelieu : « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre. »
Mais le pire reste à venir !
La version suivante, le règlement CSAR, surnommé « Chat Control 2.0 », veut rendre ce scan obligatoire pour tous les fournisseurs, et de manière bien plus large puisqu’il pourrait ouvrir la voie à une forme d’analyse des messages avant même leur chiffrement ; ce qu’on appelle le « client-side scanning », ou analyse côté client.
Pour expliquer toute la perversité de cette pratique, il va me falloir parler un peu de technique (rassurez-vous, je vais tenter de faire simple…)
Les applications de messagerie sérieuses utilisent le chiffrement de bout en bout, un système dans lequel le message est chiffré sur le téléphone ou le PC de l’expéditeur et déchiffré uniquement sur le téléphone ou le PC du destinataire. Entre les deux, personne, pas même l’exploitant du service, ne peut lire le contenu. C’est le même principe qui protège vos conversations bancaires et que les chercheurs en sécurité considèrent comme un pilier de la défense numérique.
Si le message est illisible lors de son transit, la seule façon de le contrôler est de l’inspecter avant qu’il ne soit chiffré, c’est-à-dire directement sur l’appareil de l’utilisateur, au moment où le texte ou la photo sont encore en clair. Cette technique s’appelle le « client-side scanning », littéralement « scan côté client ». En pratique, votre smartphone ou votre PC devient le poste de contrôle : un logiciel espion installé sur celui-ci (installation rendue bien évidemment obligatoire sous peine de sanction !) compare chaque photo, chaque vidéo et, dans certaines versions, chaque texte, à une base de données de contenus illégaux, et signale les éventuelles correspondances avant même que le chiffrement n’entre en jeu.
Le problème, c’est qu’une fois cette brèche ouverte, le chiffrement de bout en bout n’existe plus vraiment. Dès l’instant où le contenu devient accessible à un tiers en plus de l’expéditeur et du destinataire, la protection disparaît entièrement. Et un mécanisme de contrôle installé sur chaque téléphone ou PC constitue une cible idéale : si demain il est détourné pour rechercher du matériel pédopornographique, après-demain un gouvernement autoritaire pourrait l’utiliser pour traquer tout dissident politique. Sans compter qu’il est tout à fait illusoire de penser qu’une telle « backdoor » ne sera utilisée que par les gentils (ou méchants…) gouvernements. L’histoire nous ayant maintes fois démontré que les hackers savent aussi en profiter (détournement de numéros de cartes bancaires, mots de passe, identifiants bancaires, etc.) pour leurs plus grands profits4.
Hélas, bien peu de gens se sentent réellement concerné par cette surveillance. La plupart de personnes répondant systématiquement : « oui, mais moi ça ne me dérange pas qu’on me surveille, je n’ai rien à me reprocher… ».
À ceux-ci, je réponds en citant Edouard Snowden (d’habitude, je fais plus court, mais là je vous livre la citation originale !) : Lorsque vous dites « le droit à la vie privée ne me préoccupe pas, parce que je n’ai rien à cacher », cela ne fait aucune différence avec le fait de dire « Je me moque du droit à la liberté d’expression parce que je n’ai rien à dire », ou « de la liberté de la presse parce que je n’ai rien à écrire »
.
Je rétorque aussi que ceux qui ne trouvent rien à redire à cette pratique sont, pour la plupart, les mêmes qui critiquaient les grandes heures du communisme et du KGB qui, lui aussi, ne se privait pas d’une surveillance active de la population ; avec les dérives que l’on connaît.
La seule différence étant que le KGB avait des moyens limités (surtout humain) alors que les avancées de la technologie permettent un accroissement pratiquement sans limites de ceux-ci, si ce n’est celles imposées par les moyens financiers affectés aux caisses noires (financées bien évidemment par l’argent de nos impôts…) et chargées d’alimenter les outils nécessaires.
Si vous avez une quinzaine de minutes à perdre, je vous conseille de visionner ce court-métrage qui résume avec beaucoup d’humour ce que pourrait devenir notre quotidien d’ici à quelques années :
1 Contrepoints : La justice française manque-t-elle de moyens ?
2 Silexo : Chat Control : état des lieux d’un projet européen controversé
3 Le tribunal du net : Il envoie des photos de son fils nu à un médecin, Google contacte la police
4 Challenges : « Une maison ultra-sécurisée avec un tunnel » : pourquoi les backdoors dans les messageries cumulent les dangers
